“Panique homosexuelle” :

"Moi, je suis juste un homme qui couche avec des hommes"

Est-ce que cela veut dire qu'il est gay ?"

C'est la question que posait une femme au "New York Times". Après avoir fouillé dans le téléphone de son copain, elle s'était aperçue qu'il se baladait sur des applis gays.

Parle-t-il d'homosexualité et de bisexualité dans les dîners d'amis sans se sentir concerné par le sujet ? Que signifie ce refus d'accéder à ces catégories ?

"Un Parisien trentenaire semi-branchouille qui gagne bien sa vie dans l'événementiel culturel", parle de son cas. Il se souvient de son arrivée à Paris il y a quelques années et de sa plongée dans une disette sentimentalo-sexuelle. "Pas une meuf à pécho". Timide, pas dragueur, Adrien finit par se tourner vers les mecs pour "combler un vide". Il couche plusieurs fois avec des garçons, découvre des plaisirs nouveaux en étant pénétré.

"Mais ce n'est pas comme si j’étais homo, là, c’est juste des aventures exotiques irrégulières et ponctuelles."

S'il ne peut se définir comme gay, c'est que : "Je ne me suis jamais considéré comme gay ni même bi parce que je ne me vois pas être en relation réelle avec un mec."

Son  cas n'est pas isolé. Sur les applis gays, il existe même un mot pour définir les hommes dans son cas : "hétéros curieux". Si l'on réfléchit 2 secondes à ce mot et à sa portée, on s'envole vite. C'est quoi, la curiosité ? Où s'arrête-t-elle ? Est-ce que je suis encore curieuX d'un gâteau après l'avoir mangé ?

"Une sorte de bonne amitié avec de bons moments de plaisir ?"

Ah, la "bonne amitié" entre hommes.

Un internaute dit : "Ça s'est fait comme ça, on regardait la télé, et on a voulu délirer, pour moi c’était juste de l’amitié, je lui faisais juste plaisir, mais là il m’envoie des messages ou il me dit 'tu suces bien petite salope, on recommence quand tu veux'. Même si je suis flatté, j’ai pas envie qu’on me prenne pour un gay, c’est pas du tout ça, c’est juste amical pour moi."

"Soit le fait d’avoir des relations sexuelles avec un homme est jugé 'gay', sans appel :
'C’est gay.'
'C’est hard gay!'
'Ça y est, tu es gay, pas de retour possible.'
'Bien sûr que c’est homo.'

Soit les internautes considèrent qu’il s’agit, par ces pratiques sexuelles entre hommes, de se 'dépanner', c’est-à-dire de soulager une frustration (hétéro)sexuelle, ce qui ne remet pas en cause l’hétérosexualité. La satisfaction sexuelle est trouvée dans l’entre-soi masculin, car elle n’a pas pu être accomplie avec une femme.

'Mais non, c’est pas gay... c’est juste de l’entraide entre mecs, quoi de plus normal ?'
'C’est du simple dépannage donc non, no gay.'
'Tout le monde fait ça mec.'
'Perso je suce mes potes pour les dépanner, y a rien de gay du tout dans l’acte hein.'"

On ne va pas mentir. Tous ces messages nous ont fait rire. Pourquoi ne pas simplement assumer ces désirs d'hommes ? Dans un second temps, on a réalisé que ce n'était pas aussi simple que ça en avait l'air, et qu'il est nécessaire d'entendre la fluidité demandée par ces hommes.

En partant de "cette difficulté à séparer homosexualité et hétérosexualité chez les internautes", la chercheuse du forum Jeuxvideo.com revient sur le concept de "panique homosexuelle" développé par Eve Sedgwick.

Sur le site La Vie des idées, on peut lire  un universitaire propose de "distinguer une conception minorisante d’une conception universalisante de l’homosexualité : alors que la première identifie un groupe d’homosexuels distinct des hétérosexuels, la seconde propose de voir en chacun une tendance à l’homosexualité.

La diffusion d’une conception universalisante de l’homosexualité crée ce que Sedgwick appelle une panique homosexuelle.

Il s'agit d'une situation contradictoire pour les hommes, d’une homosocialité imposée et d’une homosexualité discréditée ; une vulnérabilité de chacun au soupçon d’homosexualité, et la nécessité de donner des preuves de son hétérosexualité."

"Je suis juste un homme"

Sociologue à l'université de Lausanne, Sébastien Chauvin travaille sur le genre et la sexualité. Il est avec Arnaud Lerch l'auteur d'une "Sociologie de l’homosexualité".

Il dit qu'il existe aussi des hommes qui se disent "hors milieu" sur les applis gays.

"Il n'y a rien de plus commun que de se dire hors milieu, le milieu apparaissant peut-être plus insaisissable qu’avant. Mais ce que veulent dire ces hommes, c’est aussi qu’ils n’appartiennent pas à ce qu’ils perçoivent comme une certaine culture gay, qu’ils ne veulent pas y appartenir.

Ils disent en substance : 'Je ne suis pas comme ces gens qu’on voit à la télé. Moi, je suis juste un homme qui couche avec des hommes.'"

Sur ce sujet, le chercheur de Lausanne rappelle aussi qu'on parle ici de communautés stigmatisées (contexte homophobe) et que :

"Dans l’économie symbolique du stigmate, il y a toujours une catégorie pour les gens qui font 'la chose' mais sans subir le stigmate.

C’est une personne qui, surprise en train de voler, dira : 'Oui, j’ai volé mais je ne suis pas un voleur. Moi je suis honnête, je le fais de temps en temps mais dans le fond je suis une personne honnête.'"

Cela peut même s'observer dans des milieux où être homosexuel n'est en rien problématique. De ces milieux où quand l'on désire quelqu'un du même sexe, on peut se dire "queer" ou "gender queer" :

"Déjà dans les années 1990, Léo Bersani faisait remarquer (dans son livre "Homos", 1995) que l’étiquette 'queer', même quand elle s’accompagne d’un discours de radicalité, est aussi une autre manière d’échapper au stigmate, d’éviter d’être désigné par des termes comme 'homosexuel' ou 'bisexuel' qui, qu’on le veuille ou non, restent encore davantage liés à la saleté que ces nouvelles étiquettes."

Et il ajoute qu'il ne faut pas nécessairement voir dans ces "parades de la malhonnêteté", qu'il "peut s’agir de moments de transition identitaire".

En fait, sur ces catégories, la question plus profonde est de savoir ce qui catégorise. Suis-je ce que je dis être ? Ce que les autres disent que je suis ? Ou encore : suis-je ce que je fais ?

Par leur désir et leurs orientations, ces hommes témoignent surtout de catégories sexuelles fluides. Et récentes.

Car comme le rappelle Sébastien Chauvin :

"Toutes ces catégories, hétérosexuel, homosexuel, ont émergé à la fin du XIXe siècle, à la fois comme expériences et comme manières de diviser l’expérience érotique des humains (et même maintenant des animaux !) en autant d’espèces sexuelles.

Il y avait auparavant des divisions et des catégories, mais elles étaient d’un ordre différent, elles répondaient à d’autres considérations notamment centrées autour de l’opposition masculin/féminin."

Les frontières entre hétérosexualité et homosexualité ont en réalité "toujours été floues", écrit la chercheuse américaine Jane Ward dans son livre "Not Gay, Sex Between Straight White Men".

Ici, elle raconte ces épisodes sociaux où des hommes, très fiers de leur virilité, vont faire "des trucs" avec d'autres hommes pour valider leur entre-soi, leur virilité, bref : la domination masculine.

Il est notamment question d'épisodes de bizutage, comme le rituel de la marche de l'éléphant.

"Les participants à la marche de l'éléphant devaient se mettre nus et se disposer en cercle, avec un pouce dans la bouche et l'autre dans l'anus du jeune homme [...] devant eux."

Pourquoi semble-t-il évident à tout le monde que ces garçons ne sont pas gays alors que des hommes inscrits sur ces applis devraient l'être ?

"L’orientation sexuelle contemporaine est pensée comme une disposition interne, elle répond à la question de qui je désire, quel que soit ce que je fais réellement"

dit Sébastien Chauvin.  Cette fluidité des catégories amène du jeu et des possibilités.

Il y a quelques années, Luc s'était fait une spécialité des hommes "hétéros" sur les applis. Il raconte : "Dans le monde gay, attirer dans ses filets un homme hétéro, c'est valorisant. On se dit 'j'ai pécho un hétéro' quoi. Et c'est un gros fantasme. Quand cela m'arrivait, je me disais que je pouvais faire jouir cet homme d’une façon qu’il ne connaîtrait jamais avec sa femme."  Le couple de quadragénaires va se marier cet été. Avant qu'ils n'arrivent à ce projet, ils ont traversé vaillamment mille péripéties. Thierry était marié avec une femme et père de deux filles.

C'est il y a cinq ans que tout a explosé. La mère de Thierry décédée, il a plongé dans la crise de la quarantaine. Plus de comptes à rendre à personne, son couple s'effritant, il a commencé à coucher avec des hommes, de manière boulimique, entre midi et deux. "A l'époque, je me définissais comme hétérosexuel. Avec des doutes. L'aspect interdit de la chose m’excitait beaucoup." La rencontre avec Luc finit de lui enlever ses doutes. C'est une histoire d'amour qui l'emporte, pas une réflexion identitaire. "Après notre deuxième rencontre, je me suis retrouvé dans un train et je me souviens très bien m'être dit : 'OK, maintenant, il va falloir que tu assumes.' Le poids de la société et des conséquences ne m'importaient plus. Mais j’aurais rencontré une femme avec qui j’aurais eu une relation de ce type, peut être que j’aurais basculé aussi. La catégorie n'était pas le sujet »

Source : L’Obs- Rue 89

Crédit photographique : Benoit Linder/Arte France/Ita

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