Troye Sivan et les autres BB Bowie.

Si les chanteurs d’aujourd’hui sont libres d’expérimenter avec leur musique et leur sexualité, c’est grâce à des pionniers et notamment un homme qui répondait au doux nom de… Ziggy. “Le côté militant de la pop, le fait de pouvoir bousculer les codes et les genres, tout cela provient de David Bowie”, explique avec enthousiasme la journaliste de France Inter, Rebecca Manzoni.

Quand Bowie débarque avec

« Mesdames, Messieurs et les autres »,

 tout était dit !

Quand Bowie débarque, on sort du Summer of Love, des années 60, où l’on pensait que la musique pouvait changer le monde. Lui utilise la pop pour dire “il faut être soi-même”, poursuit celle dont la douce voix réveille tous les matins les mélomanes ensommeillés. Avec son look androgyne, ses tenues colorées moulantes, il envoie valser les frontières entre masculin et féminin. Je me souviens, par exemple, qu’en 1975, il était arrivé aux Grammy Awards tout beau en chemise et noeud papillon blancs, les cheveux oranges. Il était venu remettre un prix. Dans son discours, il avait commencé de la sorte “Mesdames, Messieurs, et les autres”. Tout était dit.”

Si David Bowie a ouvert le chemin, tout n’est pourtant pas acquis. Il y a quelques années, dans les années 2000, le traitement des questions LGBT était encore problématique. Quand, en 2008, Katy Perry arrive sur la scène musicale avec le morceau “I Kissed a Girl”, elle joue sur le côté transgressif de l’homosexualité et “révulse toute l’Eglise catholique”, rigole Yann Bertrand. Avec des paroles comme “Un verre à la main / J’ai perdu ma timidité / C’est nouveau pour moi / Je veux juste t’essayer / Tu me rends curieuse” puis “J’ai embrassé une fille et j’ai bien aimé / J’espère que cela ne va pas déranger mon copain / C’était si mal / Mais si bon / Cela ne veut pas dire que je suis amoureuse”, la fille de pasteur fait de l’homosexualité un jeu, un truc d’un soir.

Des lignes qu’elle regrette aujourd’hui d’avoir écrites, comme elle le raconte à Glamour : “Au niveau des paroles, il y a quelques stéréotypes. Ton esprit change tellement en dix ans et tu grandis tant. Ce qui était vrai pour toi peut évoluer”. De nos jours, se servir de l’homosexualité comme d’un argument marketing ne fonctionne plus car il y a une “exigence d’authenticité”, souligne le sociologue Sébastien Chauvin, qui a écrit Sociologie de l’homosexualité (éd La Découverte).

“Notre société est traversée par une stratégie de la sincérité, ajoute-t-il. Autour de la musique, il y a plein de produits dérivés, comme les vidéos, les blogs et les photographies qui font qu’on peut plus difficilement mentir ou falsifier ce qu’on est vraiment”.

En 2018, soit pile dix ans après la sortie de I Kissed a Girl, l’Américaine Halsey, âgée de seulement 23 ans et ouvertement bisexuelle, propose avec  Strangers une chanson qui parle avec profondeur d’une relation entre deux filles. Et il était temps. Chanté en duo avec l’ex-Fifth Harmony, Lauren Jauregui – elle aussi ouvertement bisexuelle – le titre dépeint une idylle entre deux femmes qui devient purement sexuelle : “Tu me dis que nous ne sommes pas amantes, que nous sommes des étrangères / Avec le même appétit / D’être touchées, aimées, de sentir quelque chose”. L’utilisation du pronom “she” (“elle”) permet de bien signifier que le morceau parle d’une relation lesbienne et pas hétérosexuelle.

En live, Strangers prend une tout autre dimension. Avec en fond des images de couples homosexuels, Halsey lance avec force :

“Si vous êtes un fier membre de la communauté LGBT ou un fier ami de quelqu’un qui en fait partie, sachez une seule chose : c’est un endroit sûr pour vous ce soir. Je vous aime de tout mon cœur. Cette chanson est pour vous, pour nous. Je veux donc vous voir danser.”

Des hommes queer et fiers.

D’autres artistes, comme Frank Ocean, n’écrivent pas forcément une chanson sous le seul prisme des questions LGBT. Avec le titre  Chanel, il balance par petites touches des éléments banals liés à sa bisexualité. Comme le fait que son mec est ainsi “beau comme une fille” mais qu’il a aussi “des histoires de bastons à raconter”. Issu du collectif hip-hop californien Odd Future, l’auteur-compositeur-interprète de 30 ans insuffle avec douceur une dose de “queerness” dans un monde dominé par l’hétérosexualité. Une méthode efficace qui permet de faire changer calmement les esprits. De manière étonnante, l’ex-One Direction Harry Styles semble suivre le même chemin.

Lors de ses derniers concerts, il a ainsi joué un titre inédit, Medicine, écrit deux ans auparavant. Contant l’histoire d’une soirée où tout le monde est un peu trop saoul, il balance au cours du second couplet “Les garçons et les filles sont là / Je m’amuse avec lui / Et ça ne me gêne pas”.

Contrairement à Katy Perry, Harry Styles ne fait pas de l’homosexualité un truc d’un soir, mais affirme qu’il est libre dans sa sexualité, pouvant à la fois sortir avec une fille comme avec un garçon.

Dans un article intitulé, avec humour, “Deux directions : pourquoi la nouvelle chanson d’Harry Styles est une avancée pour les bisexuels fans de musique, Le Guardian note ainsi que le jeune homme de 24 ans a toujours été un allié de la communauté LGBT “de manière subtile et moins subtile”. Si Harry Styles refuse d’être labellisé hétéro, gay ou bi – il a  dit au Sun que c’est une chose “qu’il n’a pas envie d’expliquer à propos de lui-même”  , il porte aussi un drapeau arc-en-ciel lors de ses concerts, adopte un style queer à la Bowie ou répond “Je crois en l’égalité pour tous” à une Eglise baptiste du Kansas qui critiquait son boys band.

Or, pour un homme, “il a souvent été plus compliqué que pour les chanteuses de jouer avec les frontières du genre, car cela met plus directement en doute son identité sexuelle dans une société où il doit être fort, viril et visiblement sortir avec des femmes”, indique Sébastien Chauvin. Il est donc d’autant plus remarquable que Frank Ocean ou Harry Styles arrivent aujourd’hui à aborder leur bisexualité sans choquer leur public.

Si certains artistes sont nuancés dans l’écriture de leurs morceaux, d’autres, comme Troye Sivan, s’affirment de plus en plus, quitte à donner à leur homosexualité une place prégnante dans leurs morceaux. Le jeune Australien de 22 ans qui proposait, il y a quelques années, une histoire d’amour tragique en trois actes avec les morceaux  Wild, Fools et Talk Me Down, va plus loin dans ses nouvelles chansons.

Dans le clip son nouveau single,  My My My! , Troye Sivan, les cheveux désormais blond platine, se déhanche sensuellement et sans retenue dans un bâtiment désaffecté, dans la rue, mais également dans un sous-sol qui a des airs de backroom. Entouré d’hommes beaux et sexy, le jeune youtubeur représente avec pudeur ces lieux historiques de la culture homosexuelle. Aucun bisou ou acte sexuel ne sont montrés. Seulement des torses musclés et transpirants. Une manière de faire connaître avec subtilité à son public, à la fois homo et hétéro, des éléments culturels gays.

En ne cachant pas leur homosexualité, ces artistes LGBT incarnent des “modèles positifs de réussite” pour leurs jeunes fans, relève Colin Giraud. Ils cassent “le lien entre homosexualité et malheur qui pouvait être fait dans le passé”, ajoute-t-il.

Hayley Kiyoko, Sam Smith, Troye Sivan ou Kehlani “banalisent” les relations homosexuelles, explique le journaliste de France Info, Yann Bertrand. “Il est aujourd’hui banal d’être homosexuel, d’aimer un garçon ou une fille, au moins dans le monde occidental. La posture de ces artistes permet au public qui les écoute de se sentir mieux, de vivre d’une autre manière sa sexualité”, souligne-t-il.

Ces artistes font partie d’une “nouvelle génération de jeunes qui ont grandi dans une société différente de celle de leurs parents” relève le sociologue Colin Giraud, maître de conférences à l’université Paris-Nanterre. “Etre gay est une plus-value qui colore l’identité artistique de ces chanteurs, ce n’est pas un élément marketing”, ajoute-t-il. Nous sommes ainsi à une époque plus ouverte, du côté du monde occidental, où l’Australien Troye Sivan peut librement faire son coming-out sur Youtube à l’âge de 18 ans.

De même le petit nouveau dans le monde de la musique, Eddy de Pretto n’en a pas moins bouleversé les codes établis. Avec  Kid, ce garçon de 24 ans issu de la banlieue démonte en quelques phrases les injonctions qui sont imposées aux hommes : “Tu seras viril mon kid / Je ne veux voir aucune larme glisser sur cette gueule héroïque / Tu seras viril mon kid / Je ne veux voir aucune once féminine”.

Les artistes LGBT, en soufflant un vent de “queerness” sur la musique, offrent également une réflexion nécessaire sur des problématiques plus larges comme celle du genre. Cet ovni de la musique française explique ainsi au média Antidote : “Quand je parle de genre ou de virilité abusive dans mes chansons, cela entre tout de suite en opposition avec cette notion du mâle ultra-virilisé que l’on a dans nos sociétés, cet homme qui est avant tout une épaule pour le reste du foyer. Selon moi, cette vision est archaïque et ne correspond en rien à ma conception de la virilité. C’est pourquoi je tente de la déconstruire.”

Avant lui, c’est Héloïse Letissier, alias Christine And The Queens, qui a été une des pionnières dans le questionnement du genre. Son look androgyne, sa manière d’affirmer, avec fierté, “Je suis un homme maintenant”, dans sa chanson It, sont autant de clins d’œil  à Ziggy Stardust.

Elle semble notamment partager avec David Bowie son goût pour la transformation, voulant désormais se faire appeler “Chris” et arborant une coupe à la garçonne sur les affiches de son prochain concert.

Fille, garçon, hétéro, homo, bi et autre… La pop n’a jamais été aussi traversée par des artistes avides de questionner la sexualité et de s’affirmer tels qu’ils sont. Que ce soit Chris(tine and the Queens) ou Olly Alexander, avec son groupe Years and Years, de nouveaux projets musicaux repoussant encore plus les frontières du genre semblent sur le point d’arriver prochainement.

Source : LesInrocks.

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