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Comme un hommage à ceux qui souffrent, qui doutent. Abdelah Taïa nous offre le plus beau des éditos, une déclaration d’amour.


29 février 2020 - lemarquis


La rédaction d’Inverti est honorée de pouvoir vous livrer ce texte avec l’autorisation de l’auteur. Nous l’en remercions.
« Pour moi, l’écriture ne peut se produire que s’il y a un engagement ­total par le corps et l’esprit. Dire ce corps et le monde qui l’entoure de la manière la plus poétique possible et la plus transgressive », déclarait Abdellah Taïa. Né en 1973 dans une famille marocaine modeste, le jeune homme étudie le français à Rabat puis à Genève. Devenu écrivain à Paris, il est, en 2006, le premier Marocain à revendiquer publiquement son homosexualité. Choisir « la voie de la liberté », c’était faire le deuil de sa vie au Maroc, mais trouver dans la littérature une seconde vie possible. 

L’amour, petit homosexuel Abdellah


Une lettre d’amour. Sur l’amour. D’Abdellah à Abdellah. Ecrite et lue dans le cadre de l’excellente émission “Dans quel monde on vit”, de Pascal Claude, sur la RTBF.

Cher petit Abdellah,

Je m’adresse à toi, à moi il y a longtemps, un souvenir, juste un souvenir qui n’a presque aucune réalité dans ma conscience d’aujourd’hui. Tu es moi. Je suis toi. Dans le même voyage. Dans le même corps. Dans la même biologie. En moi, corps de 46 ans, je ne te vois plus, je ne te reconnais plus et pourtant, tout ce que je suis devenu aujourd’hui, un être humain dans l’errance plus que jamais, c’est toi qui l’as décidé. N’est-ce pas? Tu as regardé autour de toi, froidement tu les as tous étudiés les uns après les autres, la famille tellement nombreuse, le quartier cruel, un champ de bataille perpétuel, un lieu d’amour vrai, forcé, la main dans la main, une odeur qui t’attire, une moustache, celle du ton frère, qui te fait fantasmer et qui te pousse à dire: je veux être comme lui, lui le frère, lui le frère qui ne fait absolument pas attention à toi. Et puis: ce père présent absent, jour et nuit un nuage de fumée, des cigarettes bon marché qui s’enchaînent à un rythme infernal, tragique. Un homme autrement homme, sous influence à coup sûr. Et là, pas loin de lui, une mère, ta mère: une reine sans trône, une femme qui n’a pas le temps pour toi, petit Abdellah, elle est dans une guerre autrement plus grande, autrement plus importante: remplir les ventres de 10 personnes, chaque jour, année après année, saison après saison, sans jamais se fatiguer. Tu t’approches d’elle, de cette femme qui t’a amené ici, sur cette Terre qui tourne, qui te fait peur, que tu ne comprends pas et et qui te donne des vertiges invraisemblables. Tu es malade. Tu fais semblant d’être malade pour que la mère lève la tête et dise: Qu’est-ce que tu as? Elle ne le fait pas. Elle est dans une vraie tragédie: il n’y a rien à manger aujourd’hui. L’émeute gronde. La père va rentrer. Les autres vont crier. Et c’est à elle de trouver la solution. Tu te mets par terre. Tu t’allonges sur le sol. Tu mets ta tête sur les cuisses de ta mère. Elle te laisse faire. Tu penses: elle ne m’aime pas. Non loin du pays natal, tu fermes les yeux et tu espères qu’elle va mettre sa main de mère pauvre dans tes cheveux de petit mouton. Elle ne le fait pas. Tu es ma mère, tu lui dis. Et tu n’es plus ma mère. Ils me font du mal, chaque jour, les autres dans la rue. Petit homosexuel dans ce Maroc beau et terrible, intense et asphyxiant. Dis-moi quoi faire. Elle ne répond rien, toujours rien. Tu lui en veux tellement. Tu veux crier à l’injustice mais si tu l’accuses, la mère va te rejeter, si tu lui vomis ta vérité elle ne comprendra pas. Elle n’a pas le temps pour toi et tes complications. Ta nature. Il n’y a pas que toi, tu comprends? Cette femme a 10 personnes à gérer. Une armée impitoyable à structurer, à guider, à élever, à dominer, à écraser. Alors, tu surjoues la fragilité, tu ne dis rien, tu estimes que les cuisses de ta mère c’est déjà ça comme lien vrai pour continuer dans la vie, non je ne vais pas mourir aujourd’hui, oui je crois qu’il vient, l’amour, l’homme qui aura une moustache. Tu rêves. Pas de mots. Pas besoin de mots. Et tu sais à présent qu’elle sait. Même trop dans la dureté, le coeur sec, une mère comprend l’amour. L’amour. Elle sait. Tu rêves sur ses cuisses, dans la chaleur et le désespoir de ses cuisses, et forcément elle t’entend, elle reçoit, elle touche, elle entend, elle entend. Un mot, s’il te plaît, rien qu’un mot, ma mère, ma mère? Un geste? Une prière? Je suis Abdellah, petit Abdellah, je ne compte pas autant que les autres, autant que lui, le grand frère à la moustache qui va bientôt sauver toute la famille de la misère, je ne le sais que trop bien. Je suis un soldat. Je suis un petit soldat et je te comprends plus que les autres. C’est moi qui t’amènerai un jour à la victoire, maman. Un mot. S’il te plaît. Un mot qui confirme que c’est vrai tout cela. Ce que nous vivons. Ce qu’on s’inflige. Ce malheur éternel. Cette famine qui ne veut pas se terminer. Ce silence. Ce silence. Un mot. Un mot pour confirmer mon existence.

Elle ne dit rien. Pas de voix. Tu es en colère, petit Abdellah, très en colère. Tu te lèves. Tu sors. La rue pauvre dans le quartier pauvre. Tu cherches l’amour qui ne fait pas du bien. Tu te donnes à eux, les hommes qui ne savent rien. Tu sais ce qu’ils vont te faire. Tu baisses le pantalon. Et plus tard, beaucoup plus tard, tu finiras par recevoir le message d’amour. Ta mère est morte. Et là, dans cet autre monde, dans ce trop tard, tu es convaincu de cette réalité, de ce fait, réalité physique indéniable et sans preuve: ta mère ce jour-là t’a reçu dans son amour. Les cuisses de ta mère si désemparée. Quand tu l’as compris, tu as pleuré. Seul, les yeux dans le ciel. Seul sur cette terre seule. Seul avec et sans la mère.

L’amour continue. Tu vas le retrouver…

Salam à toi…

Abdellah Taïa

 

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